Confinement, jour 25. La mort « choisit » sa couleur. La communauté afro américaine, plus pauvre, est décimée. Dans le comté de Milwaukee, les noirs représentent 70% des décès alors qu’ils ne représentent que 26% de la population. À Chicago, c’est 67% des décès pour 32% des habitants.

La nuit fut courte. Hier soir, j’ai suivi, autant que possible, les négociations entre les ministres des Finances européens au sujet du plan d’aide dans le cadre de la lutte contre le COVID19. Ces moments sont toujours particuliers. C’est un peu comme un conclave, on attend avec impatience la fumée blanche. La dernière fois qu’une réunion des ministres des finances de la zone euro m’avais tenu en haleine, c’était en 2015, dans la nuit du 13 au 14 juillet exactement. Il s’agit des négociations, enfin si on peut les appeler comme çà, entre la Grèce et les autres pays européens. Une fois de plus la déception est au rendez-vous.

L’Europe avait la possibilité d’écrire une nouvelle page de son histoire, résolument tournée vers la solidarité en mettant fin à des années de diktats austéritaire et de chantages financiers. Aujourd’hui comme hier, la ligne imposée par l’Allemagne et largement soutenue par les Pays-Bas, a gagné. La crise sanitaire ne change rien, l’austérité prédomine sur l’entraide. Que contient donc cet accord ? 500 milliards d’euros, répartis sur 3 piliers (un soutien d’urgence pour contrer les risques en matière OLYMPUS DIGITAL CAMERAd’emploi – un programme de liquidités aux entreprises par la Banque Européenne d’Investissement et le recours au Mécanisme Européen de Stabilité). En vérité derrière ces mots et les félicitations d’usages, le Ministre Allemand des finances a salué « un grand jour pour la solidarité européenne », il se joue une tout autre musique. En refusant la mutualisation des dettes et en imposant les MES, l’Allemagne et ses alliés entendent à nouveau placer sous contrôle les politiques économiques et sociales et de surveillance des états qui auront recours à ces mécanismes. La doxa ne change pas : « vous voulez de l’aide ? D’accord. Mais après il faudra appliquer une rigueur budgétaire ».

Isolé et au bord de la faillite, l’Italie cède en acceptant le principe du MES. Déjà responsable de la mise à mort de nombreux services publics en Europe, ce mécanisme pervers annonce des lendemains très douloureux. La France se serait, pour une fois, grandie en exigeant une mutualisation des dettes. Elle a fait le choix inverse et la communication de Bruno Le Maire ne nous fera pas oublier cette trahison supplémentaire. Cette crise a également vu ressurgir des éléments de langage selon lesquels « le sud vivrait au-dessus de ses moyens ». Non l’Espagne et l’Italie ne sont pas plus responsables de la pandémie que la France ou l’Allemagne. Pour ma part je n’hésite pas à parler de racisme. Quelle légitimité ont les ministres allemands ou néerlandais pour venir donner des leçons à des états asphyxiés par des années d’austérité ? Ce sont les mêmes qui en 2014 ont fermés les banques grecques pour mettre à genoux un peuple qui refusait d’être mis sous tutelle de la troïka. Si nous n’y prenons pas garde, le COVID19 emportera avec lui l’idée même d’Europe. Ne pas aider nos voisins européens serait une grave faute morale.

 

Pourtant d’autres solutions étaient possibles. Cette période a un moins quelque chose d’enrichissant, c’est qu’elle nous permet de nous plonger dans des sujets jusqu’alors survolés. Vous connaissiez la « monnaie hélicoptère » ? Pour ma part non. Elle est pourtant préconisée dans cette crise par différentes personnalités telles que Aurore Lalucq, Député Européenne Place Publique, ou Thomas Piketty. Mais de quoi s’agit-il ? De la distribution directe de monnaie centrale auprès des ménages et des entreprises. Mais selon quels critères ? Va-t-on donner autant à un milliardaire qu’à une caissière ? Et pareil pour entreprise qui pollue et pour celle qui ne pollue pas ? Tout cela mérite d’être précisé. Mais après tout, le monde d’après c’est aussi construire de nouvelles idées.

 

« La réduction continue du nombre de lits et de soignants et la pénurie de masques, d’équipements de protection et bientôt de médicaments conduit également à trier les patients mais sans le dire publiquement »

 

Une réaction m’a particulièrement interpellé. Il s’agit de celle du correspondant de Libération, Jean Quatremer, qui sur twitter s’étonnait sur le fait que nous étions en train de « plonger le monde dans la plus grave récession depuis la seconde guerre mondiale pour une pandémie qui a tué pour l’instant moins de 100.000 personnes (sans parler de leur âge avancé) dans un monde de 7 milliards d’habitants ». Et il faisait la comparaison avec les victimes de la grippe. Deux remarques. C’est d’une inhumanité absolue. Je n’ai pu m’empêcher de lui répondre : « Les familles des morts aux âges avancés vous remercie ». En effet, il sous-entend clairement, qu’au regard de l’âge des victimes ce n’est pas grave. En d’autres termes, il est partisan de la même ligne que Trump, à savoir que pour le bien commun, il vaut mieux que certaines vies de moindres valeurs soient sacrifiées. Une position intenable en France mais comme le souligne Barbara Stiegler, philosophe, « la réduction continue du nombre de lits et de soignants et la pénurie de masques, d’équipements de protection et bientôt de médicaments conduit également à trier les patients mais sans le dire publiquement ».

« Mais pire que ça, la mort « choisit » sa couleur. La communauté afro américaine, plus pauvre, est décimée »

 

Il y a quelques jours je parlais de la mort qui ne frappe pas au hasard. Oui, vous avez plus de chance d’être malade si vous êtes caissier, souffrant de surpoids, et résidant dans un petit appartement sur occupé que si vous être une femme, cadre supérieur en télé travail depuis son triplex parisien.

Aujourd’hui, regardons ce qui se passe du coté américain. Direction la Louisiane. Dans un État habitué aux catastrophes sanitaire, la solidarité et l’entraide s’organisent. Les habitants n’ont pas attendu les directives d’un Président aussi fou que ridicule. Avec plus de 18.280 cas et 702 morts, c’est un des États américains les plus touchés. Pourquoi ? Car c’est un des états les plus pauvres (18,6 %), donc avec un taux d’obésité bien plus important que la moyenne nationale (35 % contre 29 %). Corolaire à cela, les taux de diabète et d’hypertension sont particulièrement élevé. Et cela se traduit dans les profils des victimes. 97% des morts du COVID en Louisiane souffraient d’une maladie chronique. Mais pire que ça, la mort « choisit » sa couleur. La communauté afro américaine, plus pauvre, est décimée. Dans cet état 70% des victimes sont afro-américaine alors que cette population ne représente qu’un tiers de la population globale. Quand on se plonge dans les statistiques, on découvre même que 28% des Louisianais bénéficient d’une couverture de santé publique, soit 7 points de plus louisianneque la moyenne nationale. C’est un indicateur révélateur de la précarité de nombreuses familles. Si on regarde dans d’autres endroits du pays cela se vérifie aussi. Dans le comté de Milwaukee, les noirs représentent 70% des décès alors qu’ils ne représentent que 26% de la population. À Chicago, c’est 67% des décès pour 32% des habitants. La première estimation nationale produite le 8 avril, montrent que les afro-américains représentent 33% des hospitalisations alors qu’ils ne représentent que 13% de la population. Si on prend les blancs, les chiffres sont inversés : 45% des hospitalisations contre 64 de la population totale. Dans un pays où les inégalités sont exacerbées, les minorités en sont les premières victimes. En 2019, 21,2% des afro-américains vivaient sous le seuil de pauvreté contre 8,7% pour les blancs. Si on prend une ville comme Chicago, il y a un écart de 9 ans entre l’espérance de vie des blancs et celle des noirs.

Alors oui Boris Johnson, Christian Estrosi, Emmanuelle Wargon peuvent attraper le COVID19, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Les pauvres sont doublement victimes, d’abord car ils souffrent de maladie chronique liée aux manques de consultations médicales par manque d’argent, à une mauvaise alimentation, à des conditions de logements insalubres et ensuite car ils doivent continuer à travailler, exerçant les métiers désormais qualifiés de « petites mains ».

C’est dur de le dire comme ça, mais c’est une réalité.

Fin de soirée. L’écriture et la lecture occupent beaucoup de mon temps. Cela me permet de ne pas tergiverser, de penser à autre chose. C’est vraiment une échappatoire salutaire. Par contre les piles de journaux commencent à s’entasser. Bientôt je pourrai m’en servir de table de chevet.

Avant de fermer mon ordinateur, je tombe sur une tribune rédigée par le gouverneur de la banque de France expliquant que « les dettes héritées de la crise supposeront nécessairement un effort budgétaire rigoureux et des dépenses publiques plus sélectives. De son côté Christine Lagarde estime qu’il sera « totalement impensable » d’annuler les dettes après la crise. Les cadavres s’amoncèlent, mais déjà les vautours sont de sortie. Nous avons encore beaucoup de travail pour balayer ce monde et ses défenseurs les plus zélés.

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