Confinement jour 19. EHPAD, morts et souffrances sur fond d’années d’austérité et de machines à faire du fric. 

9H. Je suis déjà dehors. Footing matinal ; à la fraîche. Les rues sont totalement désertes. J’ai l’impression d’être seul au monde, sensation particulière de liberté. C’est ma 17ème sortie. Encore trois et je vais atteindre les 100 kilomètres. Ce matin, petit plaisir. Je fais un détour par la rue du Val-de-Grâce pour tomber sur l’église du même nom. L’été, j’y passe souvent devant à pied pour me rendre sur l’île de la Cité où j’aime pique-niquer en bord de seine. 32 minutes plus tard et 5,6 km parcourus, retour dans mon appartement. Cette fois, le soleil inonde la pièce.

Immédiatement, je descends chercher la presse. Pas de liquide, j’interroge le vendeur pour savoir s’il prend la carte bleue. Réponse « oui, mais à partir de 10 euros car les banques ont refusé de nous réduire les frais ». Et oui, la solidarité … mais pas pour tout, surtout quand il s’agit d’argent. Depuis le début du mois de mars, quand on survole les différents quotidiens, une maxime revient en force « Le poids des mots, le choc des photos ». Le reportage en immersion dans le service réanimation du centre hospitalier d’Annecy dans Le Monde glace le sang. Je n’arrive pas à détacher mon regard de la photo d’une salle, plongée dans la pénombre, où sont alignés des lits avec des patients sous assistance respiratoire. Terrible et émouvant. C’est la force de la photo. Saisir l’instantané, sans filtre.

« Il faut dire que ces établissements sont devenus des machines à fric pour des grands groupes comme Korian »

En lisant les journaux, je repense à la phrase suivante : « En nous maltraitant, on maltraite nos aînés, demain ce sera nous et plus tard nos enfants. ». Elle a été prononcée en mars 2018 par une soignante d’un EHPAD lors d’une journée de grève. Aujourd’hui, comme pour l’hôpital, le COVID19 frappe et fissure un secteur déjà largement affaibli. En 2018, nous avions assisté à une mobilisation inédite des personnels travaillant dans les EHPAD. On se souvient toutes et tous de ces visages, majoritairement des femmes qui, pour la première fois, descendaient dans la rue. Déjà elles exigeaient plus de moyens, plus de considération et alertaient sur un système au bord de l’implosion. En 2019, nouvelle mobilisation. Une exigence, un soignant pour un patient. On comprend la colère de ces salariés à qui en 2006, par la voix du 1er Ministre Dominique de Villepin, on promettait huit professionnels pour dix seniors en 2012. En 2019, c’était simplement … 6 pour 10. Ce cri de dignité, d’appel à l’aide n’a jamais été entendu. Il faut dire que ces établissements sont devenus des machines à fric pour des grands groupes comme Korian. En 2016, il a réalisé plus de 3 milliards d’euros de chiffres d’affaires, 15,5 % de marge, un bénéfice de 38 millions d’euros, et il a doublé en cinq ans les dividendes versées à ses actionnaires. La priorité n’est clairement pas les « clients », qui pourtant payent leur chambre à prix d’or. Dans les colonnes de l’Humanité, Jean Arcelin, ancien une libédirecteur d’EHPAD résume parfaitement la situation: « Très vite, je me suis aperçu que le bien-être des résidents est secondaire. Mon établissement devait dégager 800 000 euros de bénéfices avant impôt, soit un ratio d’un peu plus de 15 %. Deux fois plus que la rentabilité des entreprises du CAC 40 ». Agnès Buzyn, alors Ministre de la Santé, avait tenté de calmer la colère en débloquant … 50 millions d’euros. De la misère pour combler la souffrance. Je me souviens encore de ma visite à l’EHPAD de Saint-Antonin-Noble-Val en juillet 2018, où j’accompagnais le député Alain Bruneel. J’avais été frappé par le courage de ces femmes, qui malgré des conditions de travail extrêmement dégradées, mettaient d’abord en avant le bien être des patients avant le leur. Une véritable leçon d’humanité.

« Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas imposé immédiatement les masques et les gants pour tous les soignants ? »

Que faire ? Nous le voyons le système est à bout de souffle. Les décès vont se compter en milliers dans ces structures. Ce sont nos anciens qui ont travaillé toute leur vie. Ils méritent un autre sort que celui de finir dans un mouroir avec des soignants épuisés. Il faut retrouver de l’humanité dans ce travail. Un travail, et c’est un mot qui revient souvent, « choisi ». Oui les femmes et les hommes sont fiers de faire ce travail, d’être au service de nos aînés. Regardez l’exemple de l’EHPAD Villanova situé dans la Drôme. Dès le 18 mars, en assemblée générale, le personnel a fait le choix de se confiner à l’intérieur avec les résidents pour les protéger, surtout ne pas les abandonner à la mort. Une évidence pour Samia « ça fait partie de mes convictions d’être auprès des résidents ». Bilan 0 décès, et pour le moment comme le titre Libération la « Tragédie à huis clos » est évitée. Partout ailleurs c’est l’hécatombe. 1145 décès depuis l’épisode du COVID19. Devant ce drame, la parole se libère. Dure. Violente. « C’est inhumain ce qu’on fait, on n’a pas le matériel, pas les effectifs, pas les moyens » dénonce Marie-France, infirmière dans un EHPAD des Hauts-de-Seine. Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas imposé immédiatement les masques et les gants pour tous les soignants ?  Une réponse devra être apportée.

« Les solutions existent, elles relèvent de choix politique »

La gravité de la crise impose aussi à (déjà) préparer l’après. Vivre plus longtemps est une chance, mais encore faut-il pouvoir en profiter. D’abord, il faudra sortir des logiques financières. La France doit initier un grand plan en faveur des Ehpad. Il doit commencer par la révision du décret d’application de la loi Adaptation de la société au vieillissement afin de conforter les EHPAD publics plutôt que le secteur privé. Le groupe Korian, qui a dégagé 38 millions de bénéfices en 2017 contre 32 en 2016, ne doit plus recevoir un centime d’argent public. En parallèle, il faut lancer un plan massif d’embauche, 300.000 au bas mot. Des emplois correctement rémunérés, formés et à statut. Il faut en finir avec la misère et la précarité. Tout cela doit être intégré dans  un véritable service public pour les personnes âgées et la dépendance, qui sera placée sous contrôle démocratique et citoyen. Les solutions existent, elles relèvent de choix politique.

J’avais promis de ne pas être trop long. Encore loupé. Mais la période est complexe, elle interroge et exige d’approfondir des solutions pour demain. Demain je reviendrai sur une autre préoccupation du moment, les libertés individuelles. Elles sont partout mises à mal sous couvert d’état d’urgence sanitaire. On se rappelle tous de l’état d’urgence après les attentats. On nous disait, ne vous inquiétez pas c’est temporaire. On connaît la suite … Transposition dans la loi ordinaire et utilisation quotidienne.

Je vais profiter de la fin d’après-midi pour lire le Monde Diplomatique. Serge Halimi, dans son édito, pose LA question : « Une fois cette tragédie surmontée, tout recommencera-t-il comme avant ? ». Le fameux jour d’après. Blanc ou noir ? Personne ne peut aujourd’hui y répondre. En revanche, on peut s’engager pour une couleur.

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