Confinement, jour 17. A qui va-t-on faire croire qu’on ne savait pas ? Ils savaient, on savait, tous savaient. Une différence existe, ils ont décidé, nous avons alerté et résisté. Il faudra rendre des comptes.

7H00. Le réveil sonne. J’avais oublié cette sensation, celle d’être tirée de son sommeil. Le soleil pointe à peine le bout de son nez. Dehors j’entends au loin le bruit des camions poubelles, ces « invisibles » qui rendent notre quotidien vivable. Imagine-t-on 17 jours sans un ramassage des ordures ? Non. Aussi ce réveil matinal doit être relativisé. Pas question pour moi d’aller risquer ma vie, car c’est bien de cela dont il s’agit, dans un hôpital, à la caisse d’un supermarché ou encore derrière un volant de bus. Je dois simplement préparer mon interview de 9H. Premier réflexe aller chercher les journaux. Premier échec, le buraliste n’est pas encore ouvert. Deuxième réflexe, regarder les dernières infos en ligne. Deuxième échec, plus de batterie sur mon portable. La journée s’annonce bien !

 

C’est un taux de contamination 8 fois supérieur à la moyenne nationale !

 

Mon intervention porte sur les cheminots et l’attitude la direction de la SNCF qui se refuse à prendre des mesures de protections à la hauteur des risques. Depuis le début de la crise, plus de 400 cheminots ont été testés positifs au COVID19, et plus de 1 700 sont en confinement par mesures de précautions. C’est un taux de contamination 8 fois supérieur à la moyenne nationale ! Dès le départ, la SNCF a trainé des pieds pour imposer les mesures de confinement annoncées par Emmanuel Macron. On a compté jusqu’à trois jours de décalages dans certaines régions. Quand on connait la propagation du virus, 3 jours c’est énorme. On peut même parler d’acte criminel. Depuis, peu de choses ont bougé. Comme toutes les professions de ce pays, les cheminots manquent de masques, de gants, de gels, de lingettes, … On a même appris que dans certaines zones de production (il s’agit d’un découpage interne propre à la SNCF) certains établissements prépareraient une reprise des travaux. Motif invoqué : s’ils ne sont pas faits rapidement, le privé va les faire. C’est un véritable chantage ! Oui, les cheminots sont fiers de réaliser une mission de Service Public, mais pas à n’importe quel prix. Pas au détriment de leur vie et de celles de leurs proches. J’ai rappelé au journaliste une exigence simple : toutes les activités non essentielles doivent être arrêtées et les cheminots qui travaillent doivent avoir des protections maximales. Sinon, c’est l’exercice du droit de retrait ! On ne joue pas avec la vie des gens, usagers comme cheminots.

L’interview terminé, je descends à nouveau chercher la presse. Personne, je fonce. En sortant j’aperçois la police, je presse le pas. J’habite à 100 mètres du magasin, mais je n’ai pas d’autorisation. Qu’elle case cocher pour justifier l’achat de journaux ? Je vais y réfléchir.

 

« l’efficacité́ des lignes de défense requiert l’entretien constant des infrastructures »

 

Mardi, depuis l’usine de fabrication de masques, Emmanuel Macron affirmait « on vit quelque chose d’inédit, on ne peut pas demander à des gens de l’avoir prévu il y a dix ans ». C’est sûr personne ne pouvait anticiper le COVID19. On est d’accord là-dessus. En revanche sur les risques graves de pandémie de nombreux chercheurs avaient tiré la sonnette d’alarme. En 2014, l’économiste Olga Jonas alertait sur le fait que malgré le rapport de la Banque Mondiale signalant que les pandémies étaient une des trois menaces majeures pour notre planète, « les gouvernements ne s’affairent guère à réduire les risques, alors même que les remèdes sont connus et peu couteux car il s’agit essentiellement de mieux équiper les systèmes publics de santé ». Elle terminait son analyse par une phrase qui trouve aujourd’hui toute sa résonance « l’efficacité́ des lignes de défense requiert l’entretien constant des infrastructures. Sans systèmes de Santé robustes dans tous les pays, la terrible menace de l’épidémie d’Ebola, encore en train de se propager, ne sera pas la dernière ni la pire crise causée par la détection tardive et le contrôle inefficace d’un foyer infectieux ». En 2018, c’est au tour d’une ancienne conseillère de Barack Obama d’attirer l’attention sur le fait que « les pandémies sont une des menaces les plus sérieuses à la stabilité et la sécurité mondiales ». Une enquête de l’OMS révélait « que 90% des moyens de santé publique de base considérés comme essentiels pour affronter une pandémie, sont dans un grand nombre de pays insuffisants ». Enfin en septembre 2019, c’est au tour du Global Preparedness Monitoring Board de crier haut et fort que la « menace d’une pandémie extrêmement meurtrière est bien réelle ». Alors Emmanuel Macron, on ne pouvait pas savoir ?

 

« Une différence existe, ils ont décidé, nous avons alerté et résisté. Il faudra rendre des comptes »

 

Si un doute subsiste encore dans la tête de certains sur la prévision possible des pandémies, il n’en existe aucun sur l’état de notre système de Santé. Dans un formidable dossier le journal l’Humanité retrace 10 ans d’alertes du personnels soignants. 10 ans de grèves, de manifestations, de tribunes, d’appels à l’aide. La seule réponse opposée était celle du silence, voir du mépris. À l’inverse des préconisations d’Olga Jonas, à savoir un « entretien constant des infrastructures », nous n’avons eu de cesse de dégrader, de casser et de réduire notre service public hospitalier. Pas un jour sans qu’un article de presse ne fasse état de la fermeture d’une maternité, de la suppression de postes ou de lits, voire hopitalpire le suicide d’un soignant en souffrance. Pour encaisser le choc du COVID, il fallait un système de très grande qualité. Or, pour reprendre une expression souvent utilisée par de nombreux urgentistes, nous sommes à l’OS. 2011, des millions d’euros d’économies sur les personnels. 2012, saturation des urgences suite à l’épidémie de grippe. 2015, à nouveau l’épidémie de grippe fait exploser les urgences. 2017, la Fédération hospitalière de France alerte sur un système à bout de souffle. 2017, colère des infirmiers dans la rue. 2018, multiplications des suicides. 2019, médecins et infirmiers sont dans la rue au cri de « l’hôpital va s’écrouler ».  Des exemples parmi tant d’autres. Les chiffres sont terribles : 100 000 lits hospitaliers supprimés en 15 ans, 3 milliards d’euros d’économies entre 2015 et 2017 dont 22 000 suppressions de postes. A qui va-t-on faire croire qu’on ne savait pas ? Ils savaient, on savait, tous savaient. Une différence existe, ils ont décidé, nous avons alerté et résisté. Il faudra rendre des comptes. Pas sur un bout de table ou derrière les rideaux feutrés des bureaux de l’Élysée. Il faudra rendre des comptes au pays, aux citoyens. À la fin de cette pandémie, j’en fais la proposition, il faudra une commission d’enquête sur le service public hospitalier qui face le bilan des dix dernières années. Une commission placée sous contrôle démocratique et citoyen, en intégrant aux cotés des parlementaires, des citoyens, des syndicalistes, des usagers et des soignants.

 

« L’Europe ne sortira pas indemne de cette crise »

 

Hier j’avais dit que je parlerai d’Europe, mais j’ai déjà bien trop écrit. Il y a tellement de choses à dire. Oui, cette Europe est en faillite. Et la crise sanitaire en est le miroir. Cruel mais tellement parlant. Un exemple, entre 2011 et 2018 la Commission Européenne a recommandé à 63 reprises aux états membres de l’UE de privatiser certains pans du secteur de la Santé ou de réduire les dépenses publiques en matière de santé. Ce n’est même plus du dogmatisme, c’est une foi religieuse. Qu’il semble loin ce 9 mai 1950 où Robert Schuman parlait de « solidarité de fait ». Le chacun pour soi est désormais la règle. Le risque de rupture est réel. L’Europe ne sortira pas indemne de cette crise. Nous sommes sur une ligne de crête et le jour d’après peut être synonyme de pire. Déjà les premiers comportements populistes sont à l’œuvre. En Italie le vice-président de la chambre des Députés Italiens, membre d’un parti post fasciste, a initié un mouvement de retrait des drapeaux européens des bâtiments officiels et des appels au boycott des produits néerlandais ont été lancés (suite au refus d’aider le pays). La Pologne se referme sur elle-même et refuse toutes mesures de solidarité, la Hongrie de Viktor Orbán vire à la dictature avec l’instauration de mesures d’urgence permanentes. L’Europe est à la croisée des chemins. Elle peut imploser ou se régénérer.

En 2016 dans les colonnes de l’Humanité, Jean Ortiz disait « L’Europe (allemande et du fric) actuelle n’a rien avoir avec l’idéal initial des européistes convaincus. Le « projet européen » est perverti, épuisé. Pourquoi persister dans l’erreur ? ». Je n’ai jamais été de ceux qui appelaient à sortir de l’Europe et encore moins aujourd’hui. Ce dont nous avons besoin c’est de plus d’Europe, mais une Europe de la coopération, une Europe des Services Publics, une Europe de la solidarité, une Europe au service de l’intérêt général, une Europe de la création, une Europe de la culture. Cette crise imposera de rebâtir sur des fondations solides. Il faut en finir avec les règles comptables, les mécanismes de stabilité financière et autres tableurs Excel. Si la France veut dépenser des milliards pour ses hôpitaux, qu’elle le fasse ! Si l’Espagne veut investir des millions dans l’éducation qu’elle fonce ! Je crois que le besoin d’Europe n’a jamais été aussi grand.

 

« Pour l’obliger à partir, Ils lui ont coupé l’eau chaude et le chauffage »

 

Ce soir, j’ai un coup de gueule à pousser. Vous allez me dire mais « tu râles déjà tout le temps ». C’est vrai, mais là c’est une colère profonde. Une haine presque.  À Montpellier, Méline, maman de deux enfants, 37 ans, infirmière de réanimation vient d’être virée de son logement par ses propriétaires car ils avaient peur d’être contaminés. Pour l’obliger à partir, Ils lui ont coupé l’eau chaude et le chauffage. C’est ignoble. Alors qu’elle risque sa vie au quotidien, on la jette dehors de chez elle ! C’est une goutte d’eau dans un océan, mais je ne pouvais rester sans rien faire. Dur d’agir à distance. J’ai décidé de lancer une pétition en ligne, que vous pouvez signer en cliquant ICI.

L’heure défile. Déjà 18H30.  Pas de footing aujourd’hui… La flemme tout simplement. Ce soir ce sera bière et chips en terrasse, profiter des derniers rayons de soleil. En surfant sur le programme télé, je m’aperçois d’Édouard Philippe sera présent pendant plus d’une heure trente sur TF1. Propagande quand tu nous tiens… Mais rien n’effacera vos responsabilités. Les mots passent, les actes restent

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