Confinement jour 16. La crise du COVID19, c’est aussi la faillite de cette Europe, libérale, austéritaire et qui analyse tout par le prisme de la règle absurde des 3%.

10H. Décidément, je me réveille de plus en plus tard. Le confinement s’allonge, le rythme de vie se dégrade. Couché au milieu de la nuit, levé au milieu de la matinée. Ça y est, le corps commence à être déréglé. Les mauvaises habitudes prennent le pas. Vaisselle non faite, habits qui trainent au milieu de la pièce, pile de livres qui ne cesse de croître au pied du lit. Les ravages du confinement commencent. Ils font aussi un travail de sape sur le moral. L’usure est là. Légitime. Voilà 16 jours déjà que notre vie est sur pause. 16 jours que nous sommes suspendus aux lèvres d’Emmanuel Macron, Édouard Philippe ou Olivier Véran pour connaître la suite. Un visage s’est invité dans cette morosité ambiante, celui de Jérôme Salomon, le directeur général de la santé.  Il a quelque chose de rassurant, ses mots sont clairs, précis. Il fait désormais partie du ciment de notre quotidien. Chaque soir, combien sommes-nous à nous retrouver devant la télévision pour l’écouter ? Des millions sans doute.

Pour la première fois depuis le début confinement, je descends acheter la presse. Retrouver les journaux. Refaire la revue de presse. Lire, écrire, annoter, décortiquer. Le magasin est vide. Des immenses murs de plexiglass me séparent du vendeur. Ici, les mesures de précautions sont prises avec force. Sensation bizarre. J’ai l’impression d’être en sas d’attente pour entrer dans un laboratoire de chimie.

« Une rupture est en train de s’opérer. Celle du monde de l’argent, où la compétition et la concurrence sont élevées au rang de graal »

Comme tout le monde, je cherche des explications, des informations. Comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. Je parle à la fois de l’épidémie mais aussi du sentiment de délitement de l’État face à la crise. Une rupture est en train de s’opérer. Celle du monde de l’argent, où la compétition et la concurrence sont élevées au rang de graal. On peut même parler de religion pour certains. Le sondage réalisé par Viavoice Libération est extrêmement révélateur. Plus de 70% des sondés estiment qu’il faut « réduire l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises » et 69% disent être favorables « à ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle du productivisme ». Je l’ai déjà écrit, mais je crois qu’il faudra le marteler, la volonté populaire devra s’exprimer pour ne pas laisser « le nouveau monde » continuer dans ces orientations meurtrières. Regardez Total ! Ils n’ont pas hésité à verser 1,8 milliard d’euros de dividendes à ses actionnaires … tout en se félicitant de mettre à disposition 50 millions d’euros de bons d’essence pour le personnel hospitalier. On voit le sens des priorités. Autre réforme qui devra être enterrée, celle des retraites. Plus de 87% des sondés demandent à ce que la Sécurité sociale soit sanctuarisée et ce chiffre monte à 91% pour les hôpitaux. Les messages sont clairs. Un État plus fort, plus interventionniste avec plus de services publics.

« c’est comme nager derrière un hors-bord »

Si la France apparaît en difficulté, et c’est le moins qu’on puisse dire face à la crise, l’édition du jour de Libération dresse une situation gravissime aux États-Unis. La première puissance économique du monde dispose de 2,8 lits d’hôpitaux pour 1000 habitants, soit quatre fois moins que la Corée du Sud et deux fois moins que la France. L’attitude de Trump va coûter de nombreuses vies, tous les experts s’accordent là-dessus. Face au COVID19, le retard n’est jamais rattrapable. J’aime beaucoup cette métaphore utilisée par un ancien conseiller de la santé d’Obama « c’est comme nager derrière un hors-bord ». Si l’attitude du président Trump est un facteur aggravant, le système de santé américain privé montre ses limites. Au-delà des situations inhumaines où des établissements de santé ont refusé de prendre en charge des malades car ils n’avaient pas de couverture maladie, de nombreux médecins alertent sur un afflux important de malades touchés par des maladies connexes, donc plus vulnérables au COVID19. Cela pour une raison simple, les gens vont peu chez le médecin car cela coûte trop cher. Même au pays du « rêve américain », il y aura un après.

« Ce que nous raconte Florence Aubenas, c’est la chronique d’un mort à huis-clos » 

Avant d’aller courir, je me plonge dans l’article de Florence Aubenas dans Le Monde. Elle s’est enfermée pendant les onze premiers jours de confinement avec des personnes âgées d’un EHPAD à Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Le récit est à la fois magnifique et dur. La plume s’enfonce au fond des choses, elle décrit avec précision les douleurs du quotidien. J’ai la sensation d’être au cœur de cet EPHAD, je peux presque sentir le souffle des infirmières, le désarroi du directeur. Quel papier ! J’en ai le souffle coupé, les lèvres sèches. Ce que nous raconte Florence Aubenas, c’est la chronique d’un mort à huis-clos.

La matinée touche à sa fin, déjà midi. J’enfile mes tennis. Je vais, je dois aller courir. Ces 30 minutes quotidiennes sont un espace de respiration indispensable. Passage devant la gare Montparnasse. Une gare fantôme. Aucune activité, très peu de passage. Ça change. En remontant le boulevard du même nom, je me dis qu’il est agréable de pouvoir europeparcourir les rues de la capitale sans la foule habituelle. Des détails nous apparaissent, on prend le temps de regarder. On profite. Retour au confinement. Bilan du jour 5,4KM pour 29 minutes. Mon corps semble s’habituer. Je n’ai plus le souffle court, ni les jambes lourdes.

15H. Un sms s’affiche sur mon portable : « on souhaiterait vous avoir demain pour la matinale de 9H ». J’interroge le sujet. Il s’agit du rôle de la SNCF qui n’assure pas une protection correcte des cheminots. Après avoir pris des renseignements, je confirme. Demain 9H, sur RT France. Il me faut maintenant préparer cette matinale. Même si avec la multiplication des passages, le stresse se fait moins présent, il faut toujours travailler en amont. C’est gage de réussite. A ce sujet, Olivier Dartigolles m’a beaucoup appris. Je ne connais personne qui, comme lui, décortique la presse avec tant de détails.

Autre enseignement du confinement, il faut que je range mon appartement avant le passage à la télé !

« Si une chose a été mise en évidence depuis le début de cette crise, c’est notre incapacité à coopérer »

Un autre mot méritera d’être remis au cœur du débat : coopération. Si une chose a été mise en évidence depuis le début de cette crise, c’est notre incapacité à coopérer, aussi bien au plan européen qu’international. Les jours passent, les exemples s’accumulent. Aux États Unis, les États se font la guerre entre eux. La Floride, État de résidence de Trump, a reçu en 3 jours l’intégralité du matériel demandé contre 5% pour le Maine. En Espagne, des Régions commandent directement leurs stocks de masques en Chine selon leurs contacts et dénoncent les réquisitions de l’État. En France, les hôpitaux privés sont sous-utilisés alors qu’ils pourraient absorber plus de personnes en cas de réanimation. Et que dire de la guerre entre les États ? Les États-Unis qui achètent des masques en cash sur le tarmac d’un aéroport alors que le stock était destiné à un autre pays. La République Tchèque qui détourne un stock de masques à destination de l’Italie. C’est la guerre à tous les étages. L’Europe, là aussi, a fait défaut. Aucune réponse globale. L’Italie, épicentre européen de l’épidémie, a été abandonnée à elle-même, l’Allemagne et la France allant jusqu’à interdire l’exportation de matériel médical de protection, au mépris de toute solidarité. C’est la faillite de cette Europe, libérale, austéritaire et qui analyse tout par le prisme de la règle absurde des 3%.

La question de l’Europe, d’une autre Europe, sera aussi au cœur des sujets. J’y reviendrai demain.

Ce soir, ce sera James Bond et « L’espion qui m’aimait ». Une bouffée d’oxygène.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s