Confinement jour 10. Mulhouse, discours de guerre

9h. Même après 10 jours de confinement, je ressens toujours une sensation bizarre à me réveiller si tard. Plus de course contre la montre pour enchaîner douche, habillage, petit déjeuner. Plus de checks de mail, plus de mot clé à vérifier sur les réseaux … Simplement profiter de son café au soleil sur le balcon. Prendre le temps de le savourer. Je me surprends même à le boire froid tellement je traîne, chose qui n’arrive jamais en temps normal. J’ai un peu l’impression d’être le maître des horloges.

 

« La politique reprend ses droits, et avec elle mon quotidien se structure un peu à nouveau »

 

Je finis par attraper mon portable. Un message d’Olivier D s’affiche. Heure de réception 8H42. La politique reprend ses droits, et avec elle mon quotidien se structure un peu à nouveau. Échanges de mails, coups de fils, sms … Ce matin, agitation générale. Un tract à mettre à page, une déclaration à préparer et les 25 ordonnances à étudier. Feuilles, stylo, cahier, post-it … Les réflexes resurgissent. J’ai l’impression d’être dans la peau du boxer KO à qui on donne de l’oxygène en perfusion. Putain que c’est bon ! Je l’ai souvent dit, pour moi la période la plus insupportable se trouve entre le 23 décembre et le 3 janvier, quand tout ou presque s’arrête. Depuis 10 jours c’est un peu pareil, la famille et les cadeaux en moins. Pour les kilos, je vous dirai à la fin.

 

« Un plan massif d’investissement et de revalorisation des carrières pour l’hôpital après la crise »

 

Comment ne pas penser ce matin au discours d’Emmanuel Macron devant l’hôpital militaire. Un discours, non de Président, mais de Chef de guerre. Un mot qu’Emmanuel Macron a prononcé 6 fois lors de son précédent discours. En regardant ce discours, j’ai repensé à la tribune de Maxime Combes, économiste, dont le titre était « Non, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en pandémie. Et c’est bien assez ». Je vous invite à la lire, elle est disponible sur Mediapart. Le virus n’est pas une armée ennemie. Cette rhétorique est purement insupportable, surtout quand elle est couplée au refrain de fd0b17fe57171eb560bd68b9b47c3l’unité nationale. Hier, le Président a utilisé une formule choc en ciblant « ceux qui voudraient fracturer le pays ». Mais de qui parle-t-il ? La crise du COVID19 nous interdirait de remettre en cause le choix du gouvernement ? De critiquer son action ? L’exécutif donne déjà le sentiment de vouloir faire taire les critiques. L’annonce importante concerne l’hôpital public, là aussi les mots sont forts : « un plan massif d’investissement et de revalorisation des carrières pour l’hôpital après la crise ». Il aura donc fallu plus de 1300 morts en France et une épidémie mondiale pour que Macron se décide à écouter la voix de celles et ceux qui sont mobilisés depuis presque deux ans. DEUX ANS ! On parle du même homme, Macron, qui, en 2019, a fait voter un PLFFS entérinant 4,2 milliards d’euros d’économies sur les dépenses de santé. Ces annonces devront être suivies de faits concrets, sinon la colère sera terrible.

 

« Pour rappel, une infirmière aux urgences démarre avec environ 1400 euros … »

 

C’est fou comme l’actualité nous rappelle les réalités du passé. Hier, en écoutant l’appel de Martin Hirsh, directeur général de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, rappelant « on a besoin de toutes les équipes, de tous les personnels, qu’ils soient volontaires ou qu’on fasse appel à la réquisition. Aujourd’hui, les techniciens, les médecins, les infirmiers, travaillent tout le temps. Je ne veux pas qu’on soit face à un épuisement », j’ai repensé à l’article de l’Humanité du 14 novembre 2019 qui expliquait que l’AP-HP ne parvenait pas à recruter 490 infirmières en raison du manque d’attractivité du métier. Une phrase revient beaucoup sur les réseaux, et elle résume parfaitement bien la situation. Rendre hommage c’est bien, payer plus c’est mieux. Pour rappel, une infirmière aux urgences démarre avec environ 1400 euros …

Mon portable vibre, je jette un coup d’œil à l’heure, 11H50. Je vais être en retard pour mon footing. Même parcours qu’hier. Surprise, il y a beaucoup plus de monde et de voitures dans la rue, comme si la vie reprenait son cours. Cela m’interpelle. Est-ce l’heure plus tardive ? Il faudra que je vérifie demain. En passant devant l’hôpital Cochin, plusieurs personnes munies d’un masque attendent devant les pompes funèbres. Cela rappelle une réalité, nous sommes face à une maladie extrêmement mortelle. Plus de 1300 décès en France. En rentrant, je termine le dernier kilomètre en sprint, se faire mal, aller chercher au plus profond, se vider. Sur le coup c’est dur, mais après le corps ressent un effet très positif. Bilan 26 minutes, 6km.

 

« il est plus facile de contrôler les salariés par la peur ».

 

L’après-midi sera consacrée à la lecture. Je pose pour quelques minutes mon livre sur la question Basque, et alterne avec « Le précariat, les dangers d’une nouvelle classe » écrit par Guy Standing, un économiste anglais. Passionnant ouvrage qui s’enfonce dans les méandres d’une mondialisation sans foi, ni loi. Pour lui, la précarité est adoptée massivement par les entreprises car avoir une main d’oeuvre temporaire « présente des avantages en termes de coûts : les salaires sont plus bas, on évite les salaires basés sur l’expérience, l’accès aux avantages des entreprises est limité… ».  En plus, pour l’auteur le patronat privilégie ce type d’emploi car « il est plus facile de contrôler les salariés par la peur ». En clair, faire du chantage à l’emploi, tu n’acceptes pas tes conditions ? D’accord : pars, d’autres te remplaceront. Il met aussi le doigt sur un phénomène mis en lumière par la crise du COVID19 « la plupart des personnes informées sont conscientes de la menace écologique, mais elles ne s’en soucient guère. Grâce à leur richesse et leurs relations, ils peuvent toujours se retirer sur leurs îles paradisiaques ».  Exactement comme les dizaines de riches qui ont fui dans leur propriété en bord de mer ou à la montagne. Pour lui, un des objectifs est de regagner des espaces publics viables pour les classes populaires. J’y reviendrai demain.

On le sait, toutes crises traînent leurs lots de malhonnêtes prêts à tout pour faire du fric. Ainsi, à Aubervilliersdes policiers ont découvert plus de 28 800 masques dans un entrepôt. La semaine dernière, plus de 5000 masques avaient été volés à l’hôpital d’Avicenne, à Bobigny. Il faudra des peines exemplaires pour ces pratiques criminelles. Combien de morts aurions-nous pu éviter si ces masques avaient été utilisés dans les hôpitaux ?

 

« les grandes entreprises européennes s’apprêtent à verser à leurs actionnaires 359 milliards d’euros de dividendes, soit une hausse de 12 milliards supplémentaires par rapport à l’an dernier »

 

Le mot du jour est sans aucun doute hôpital. Alors que des milliards sont nécessaires pour assurer sa survie et payer à juste titre toutes celles et ceux qui y font un formidable travail, on apprend que les grandes entreprises européennes s’apprêtent à verser à leurs actionnaires 359 milliards d’euros de dividendes, soit une hausse de 12 milliards supplémentaires par rapport à l’an dernier. Pour la France, on parle de 60 milliards d’euros, soit une augmentation de 12%. Et après on va nous faire pleurer en nous disant qu’il n’y a pas d’argent. Il a une forme d’indécence à verser cette somme alors même que des millions de salariés, pour beaucoup faiblement payés, vont se voir amputés d’une partie de leur salaire pour cause de chômage partiel. Je partage la proposition du Député socialiste Boris Vallaud qui demande que « Les entreprises qui bénéficient massivement de soutiens via les différents dispositifs de chômage partiel, garanties de prêts, etc. ne doivent pas pouvoir distribuer de dividendes même en actions ».

« Le sujet est d’organiser tout pour sauver les entreprises ! », de qui peut bien être cette citation ? Agnès-Verdier Molinier, Présidente de l’IFRAP. La même qui, depuis des années, ne cesse de répéter qu’il faut réduire les services publics, baisser les salaires, casser l’hôpital public au profit des cliniques privés … Une fondation qui n’est rien d’autre qu’un lobby pro MEDEF et dont la transparence n’est pas le fort. En effet, l’IFRAP refuse de révéler la liste des donateurs. Des choses à cacher ? Et pour le sérieux des analyses, on repassera. En 2017, Marianne révèlera « que sur les 229 notes publiées par la Fondation sur une année, seulement… 2 ont été rédigées par un chercheur en activité ». Non Madame Molinier, la priorité n’est pas de sauver des entreprises, elle est de sauver des vies. Deux conceptions du monde, pour le coup irréconciliable.

18H38. L’heure des infos. Elles sont toujours anxiogènes, mais pourtant je ressens le besoin de les regarder. Pourquoi ? Je ne saurai l’expliquer. Sans doute je préfère savoir, même quand il s’agit du pire. Nouvelle porteuse d’espoirs, 10.000 contmaniés ont été guéris en Italie. La courbe des guérisons ne cesse de progresser.  Accrochons nous à cet espoir …

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