Usine Lubrizol. Chronique d’un désastre annoncé.

Une fumée noire à perte de vue, des flammes qui déchirent le ciel. Quand les habitants de la ville de Rouen se réveillent dans la nuit du mercredi 25 au jeudi 26 septembre, c’est une vision d’apocalypse qui s’offre à eux. Des centaines de sirènes urlantes raisonnent dans toute la ville. Le bouche à oreille fonctionne à plein « l’usine Lubrizol vient d’exploser ». Situé au cœur de l’agglomération Rouennaise depuis 1954, ce site, classé SEVEZO seuil haut, produisait des additifs pour huiles, carburants ou peintures. Lundi les mots de la ministre de la santé Agnes Buzyn sont lourds de sens « la ville est clairement polluée par les suies ». On apprend que des dépôts noirâtres ont ainsi été signalés à Lille, dans l’Aisne, ainsi que dans l’Oise. On apprend même ce soir qu’ils auraient traversés la Belgique et se trouveraient aux Pays-Bas. En deux jours quatre ministres vont se rendre à Rouen. L’urgence du gouvernement : rassurer. Dans ce type de scénario, la moindre donnée qui est cachée, ou est interprétée comme telle, déclenche une vague de panique incontrôlable. La transparence doit être totale. Or, malgré les annonces du gouvernement, nous en sommes loin.

Cet incident pose aussi la question de notre modèle industriel français, des moyens qui sont alloués à leur contrôle et notamment des sites Sevezo. Rien n’arrive jamais par hasard. En France on compte actuellement 500.000 sites industriels, 1312 sont dits Sevezo dont 705 en seuil haut. Pour les contrôler, le gouvernement dispose de 1555 inspecteurs, soit l’équivalent de 1246 postes à temps plein. Pas besoin d’être un expert pour deviner que les moyens sont largement insuffisants. En 2018, le syndicat national des ingénieurs et des mines avait fait grève pour dénoncer ce manque de moyens, rappelant qu’il « n’est pas courant que les ingénieurs de l’industrie et des mines se mettent en grève ». Pour expliquer cette mobilisation, ils s’opposaient aux annonces de Bruno Le Maire qui visait à faire passer « les agents chargés du développement économique » de « 500 actuellement (dont 200 IIM) à 120, ceci en l’espace de 15 mois ». Dans son communiqué de presse le syndicat alertait sur le risque « d’affaiblissement de la chaîne de commandement de l’inspection des installations classées et donc la diminution du niveau de protection des populations vis-à-vis des risques industriels, notamment des sites Seveso ». On voit aujourd’hui le résultat. Une prémonition dont tout le monde se serait bien passée.

En parallèle de ce manque de moyen, cette usine n’en n’est pas « à son coup d’essai ». En 2013, une fuite de gaz se fait même ressentir jusqu’en Angleterre. A l’époque deux camions laboratoires de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) avaient été envoyés sur le site 30 heures après l’incident pour mesurer les concentrations de mercaptan dans l’air ! Elle écopera d’une amende de 4000€. De la rigolade, dénoncera à l’époque la CGT, pour une usine qui appartient au magnat de la bourse, Warren Buffett. Pour comparaison, Lubrizol a réalisé en 2018 un chiffre d’affaires de 6,8 milliards de dollars (6,2 milliards d’euros). En 2017, elle fait cette fois l’objet d’un arrêté préfectoral de mise en demeure pour 17 manquements constatés. La suite c’était, il y a 4 jours.

Quand on déroule le fil de l’histoire, cela semblait malheureusement inévitable. Pour bien comprendre, il faut remonter aux origines. Un site Seveso « seuil haut » doit faire l’objet d’un Plan de prévention des risques technologiques (PPRT). Ce plan doit être réalisé dans un délai « les dix-huit mois qui suivent l’intervention de l’arrêté prescrivant son élaboration », comme le précise le code de l’environnement. Il aurait donc dû être réalisé fin 2011. Suite à des retards permis par des arrêtés préfectoraux, celui-ci ne verra le jour que le 6 novembre 2013, soit 4 ans après le classement à haut risque de l’usine !

Ce drame, dont on ne connaît pas encore les conséquences, met en évidence l’incompatibilité entre l’exigence de sécurité et de contrôle que requièrent ces sites et leur priorité par des patrons qui ne cherchent que le profit, quel que soit les risques pour les salariés et les populations !

Il faudra dans les jours à venir faire toute la transparence sur cette tragédie. Il nous faudra réfléchir à l’avenir de ces sites, leurs implantations, leurs sécurités.

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